Il y a quelques jours, en triant mes archives, je suis retombée sur un énorme dossier que je n’avais pas ouvert depuis des années. Des dizaines et des dizaines de pages imprimées, des notes manuscrites, des titres barrés, entourés, réécrits, des recherches sur la télévision américaine, la télé-réalité, le yoga, les célébrités, les chaînes, les sponsors, les ashrams, les professeurs de yoga devenus des stars… Et au milieu de tout ça : Yoga Life, mon Reality Show Yoga. J’avais presque oublié à quel point j’étais allée loin dans ce projet.
En 2009, après la naissance de mon deuxième enfant, alors que nous vivions en Inde, j’ai eu une idée un peu folle : utiliser la télévision pour montrer ce que le yoga pouvait réellement changer dans une vie. Pas simplement faire une émission sur le yoga ou montrer des gens en train de faire des postures. Je voulais suivre des personnes, les immerger dans cette expérience et voir ce qui pouvait se passer. Parce que je savais déjà ce que le yoga avait changé en moi.
À cette époque, si on voulait toucher des millions de personnes, il y avait encore un média qui dominait largement tous les autres : la télévision. Instagram n’existait pas, TikTok encore moins, YouTube avait à peine quatre ans, et Facebook commençait seulement à devenir un phénomène mondial.
J’ai voulu créer un Reality Show Yoga. Et quand je regarde aujourd’hui la quantité de recherches que j’ai faites pour y arriver, je me demande un peu comment j’ai même pu trouver le temps !
Tout a commencé à Mysore
Je venais de donner naissance à Darjeeling, Nalu avait 3 ans et je vivais alors en plein cœur du monde du yoga, en Inde. Je ne connaissais pas vraiment le monde de la télévision, alors je me suis mise à chercher. Beaucoup. J’ai étudié les différents formats de télé-réalité, les émissions de transformation, les compétitions, les éliminations, les confessionnaux, les challenges, les présentateurs, les traitements, les pilotes, les teasers, les chaînes susceptibles d’acheter ce genre de programme, le placement de produit… J’ai étudié la télé-réalité presque comme j’aurais étudié une nouvelle discipline. Et évidemment, plus je cherchais, plus le projet grossissait. Il fallait aussi un nom. Yoga Life s’est imposé, mais apparemment cela ne me suffisait pas puisque mes archives viennent de me rappeler que j’avais également envisagé America Loves Yoga, From India with Love, Yoga Goes to America, YogaMania, et quelques autres. Et oui : Kiss My Asanas! Je ne sais pas si je dois être fière ou inquiète de celle que j’étais en 2009. Probablement un peu des deux.
Ce que je voulais vraiment montrer
Au fond, l’idée de Yoga Life était assez simple : je voulais montrer que le yoga pouvait transformer une vie. C’était ce que j’avais vécu moi-même des années plus tôt, et c’était précisément cela qui m’intéressait : pas seulement fabriquer une émission autour d’un univers yoga déjà très tendance aux États-Unis, mais suivre des personnes suffisamment longtemps pour voir ce que cette pratique, et plus largement tout ce qui l’entoure, pouvait réellement changer chez elles.
J’avais imaginé des participants très différents : des débutants, des personnes qui pratiquaient déjà, d’autres qui enseignaient ou pouvaient envisager d’enseigner. Ils allaient vivre ensemble pendant plusieurs semaines et être complètement immergés dans le yoga. Et quand je dis « yoga », j’avais déjà une vision très large du sujet. Il y avait bien sûr les asanas, le pranayama, la méditation, le Yoga Nidra, les chants et la philosophie, mais aussi l’Ayurveda, les massages, l’alimentation, la cuisine végétarienne, les pratiques énergétiques, le travail corporel, la danse, le silence… Je voulais créer une véritable immersion.
En relisant tout cela aujourd’hui, je vois aussi quelque chose que je n’aurais probablement pas formulé de cette manière en 2009 : ce qui m’intéressait n’était déjà pas vraiment la performance dans une posture. C’était ce que la pratique pouvait faire bouger dans la vie d’une personne.
Mais il y avait un problème : je voulais faire un reality show, et un reality show avait ses codes.
Fallait-il vraiment éliminer quelqu’un ?
J’avais fait énormément de recherches sur la télé-réalité et les reality shows, sur la manière dont ces émissions étaient construites, sur les challenges, les évaluations, les confessionnaux et les éliminations. Forcément, certaines des premières versions de Yoga Life reprenaient une partie de ces mécanismes. Il y avait des évaluations, des éliminations et, dans certaines versions, des finalistes et un prix.
Ce serait très facile, en 2026, de réécrire cette histoire en disant : « Moi, évidemment, je ne voulais surtout pas de compétition. » Sauf que ce n’est pas vrai. Elle était là. Je cherchais comment faire fonctionner une émission avec les codes de la télévision de l’époque. Mais quelque chose me dérangeait profondément dans l’idée d’éliminer les participants. Si l’objectif était réellement de leur permettre de vivre une transformation grâce au yoga, pourquoi renvoyer quelqu’un au bout de quelques semaines ? Pourquoi décider que l’un méritait de continuer à recevoir les enseignements et qu’un autre devait partir ? Petit à petit, le concept a donc évolué vers une idée qui me ressemblait davantage : ne plus avoir de perdants. Tout le monde pourrait rester suffisamment longtemps pour bénéficier de l’expérience et des enseignements. Ce qui m’intéressait finalement beaucoup plus que de savoir qui allait gagner, c’était une autre question : qu’est-ce qui allait rester une fois qu’ils seraient rentrés chez eux ?
La vraie expérience commençait peut-être après Yoga Life
C’est probablement l’un des points que j’ai aimé le plus retrouver dans ce projet aujourd’hui. Je n’avais pas seulement imaginé une immersion dans Yoga Life. Dans une version assez développée du concept, une deuxième partie devait commencer après : le retour à la maison. Retrouver sa famille, ses habitudes, son travail, ses peurs, les personnes qui vous connaissent depuis toujours et qui, elles, n’ont pas passé plusieurs semaines à faire du yoga, à méditer et à remettre leur vie en question. Et voir ce qui tient. Parce qu’il est relativement facile de changer quelque chose quand on est retiré de sa vie quotidienne, entouré de personnes qui font la même chose que nous et placé dans un environnement entièrement construit pour cela. Mais qu’en reste-t-il trois mois plus tard ? C’est là que cela devenait vraiment intéressant pour moi.
Dans mes notes, les participants devaient essayer d’intégrer ce qu’ils avaient appris dans leur VRAIE vie. Pour certains, cela pouvait aller jusqu’à commencer à enseigner, trouver leurs premiers élèves, affronter leurs peurs et observer comment leur entourage réagissait à leurs changements. Puis ils revenaient.
En 2009, je pensais cela comme une partie du programme télévisé. En 2026, en relisant ces pages, je vois surtout la question qui était derrière tout cela et qui me paraît toujours aussi juste :
Une expérience peut nous bouleverser, mais qu’est-ce qu’on en fait ensuite dans notre vie ?
Je me suis mise à étudier la télévision… et le business du yoga
À partir du moment où j’ai décidé que cette idée pouvait devenir une vraie émission, mes recherches ont pris des proportions considérables. Je voulais comprendre pourquoi certaines émissions créaient un attachement aussi fort à leurs participants, et quelles chaînes pouvaient être intéressées par ce genre de programme. Mais très vite, mes recherches ont débordé de la télévision. Parce qu’en cherchant comment développer une émission sur le yoga, je me suis retrouvée à observer ce qui était en train d’arriver au yoga lui-même. Et en 2009, particulièrement aux États-Unis, il se passait quelque chose. Le yoga était déjà sorti depuis longtemps des seuls ashrams et des petits cercles d’initiés. Il devenait un phénomène culturel, médiatique et économique considérable.
Derrière ce projet, il y avait aussi quelque chose de très simple et de très profond : l’idée que le yoga puisse toucher des personnes qui avaient envie de prendre soin d’elles, de vivre mieux, avec moins de souffrance, mais qui n’auraient peut-être jamais pensé entrer dans un studio de yoga. À l’époque, je voyais déjà que cette pratique restait souvent plus accessible à ceux qui en avaient les moyens. Avec Yoga Life, je voulais justement ouvrir davantage la porte, élargir le cercle, faire découvrir le yoga à des personnes et à des communautés qui en étaient encore éloignées.
Les chiffres que j’avais conservés dans mon dossier me paraissent encore vertigineux aujourd’hui : l’étude Yoga in America publiée en 2008 estimait que 15,8 millions d’adultes américains pratiquaient le yoga et qu’ils dépensaient 5,7 milliards de dollars par an en cours et produits liés au yoga. Autour de cela se développait tout un monde que j’observais avec beaucoup de curiosité : les magazines, les vêtements, les retraites, les DVD, les sponsors, les grandes marques, les professeurs qui devenaient célèbres, les acteurs et les mannequins qui parlaient de leur pratique. Le yoga rencontrait la celebrity culture américaine et, forcément, pour quelqu’un qui était justement en train d’imaginer une émission de télévision sur le yoga, tout cela m’intéressait énormément. Dix-sept ans plus tard, ces chiffres permettent aussi de mesurer le chemin parcouru. En 2022, une grande étude menée par Yoga Alliance comptabilisait 38,4 millions de pratiquants aux États-Unis et plus de 21 milliards de dollars dépensés autour de la pratique. Le yoga que j’observais prendre une nouvelle dimension en 2009 avait, entre-temps, véritablement changé d’échelle.
Qui allait participer à mon Reality Show Yoga ?
J’avais imaginé faire intervenir de grands professeurs de yoga, des spécialistes et aussi des célébrités. Et là encore, il faut que je sois précise avec mes souvenirs : retrouver le nom d’une personne dans mes recherches ne signifie absolument pas que je l’avais contactée. J’étudiais. Je cherchais qui pratiquait le yoga, qui en parlait, quels professeurs étaient connus aux États-Unis, quelles personnalités pouvaient avoir une vraie relation avec cette pratique, l’écologie, le bien-être ou certaines causes. Christy Turlington apparaît par exemple dans mes notes comme une possibilité de présentatrice à New York. Savait-elle seulement que je l’avais envisagée pour présenter mon reality show sur le yoga ? Très probablement pas. Mais moi, visiblement, j’avais de grands projets.
Ce qui me frappe en retrouvant ces pages, c’est aussi la quantité de passerelles que j’essayais de créer entre des mondes qui pouvaient sembler contradictoires : l’Inde et la télévision américaine, les ashrams et les célébrités, la philosophie du yoga et le business, la transformation intérieure et le divertissement. Je ne crois pas qu’en 2009 je voyais encore toutes les contradictions que je peux y voir aujourd’hui, mais certaines me préoccupaient déjà.
Dans mes recherches, je retrouve des réflexions sur la rémunération des professeurs, le seva, l’intégrité, l’argent, la célébrité et la commercialisation du yoga. Je cherchais déjà à comprendre jusqu’où on pouvait utiliser les médias pour faire connaître le yoga sans que le yoga devienne simplement un produit de plus. Et au milieu de toutes ces recherches, je suis tombée sur Ava Taylor.
Une agente pour professeurs de yoga ?
Je me souviens très bien de ce que cette découverte représentait pour moi à l’époque. Ava Taylor vivait à New York et travaillait dans un domaine dont j’ignorais pratiquement l’existence : la représentation professionnelle des professeurs et personnalités du yoga. En gros, je découvrais qu’un professeur de yoga pouvait avoir quelqu’un qui s’occupait de sa carrière, un peu comme un acteur a un agent.
Aujourd’hui, cela paraît peut-être beaucoup moins étrange. Le monde du wellness a ses entrepreneurs, ses créateurs de contenu, ses agents, ses managers et ses marques personnelles. Mais en 2009, ce monde-là m’était complètement inconnu. Son nom est resté dans mon énorme dossier de recherches sur Yoga Life, et ce qui rend cette petite histoire beaucoup plus amusante aujourd’hui, c’est que quelques années plus tard, j’ai fini par travailler avec elle. En 2009, Ava Taylor était un nom sur une feuille dans mes recherches. Quelques années après, elle faisait réellement partie de mon parcours professionnel.
C’est aussi pour cela que retrouver ces archives aujourd’hui me fait quelque chose : je n’y retrouve pas seulement un projet qui n’a jamais été produit, mais des noms, des idées, des endroits et des questions qui appartenaient alors à un futur que je ne connaissais pas encore.
Et puis mon Reality Show Yoga a commencé à déborder
Évidemment, je n’en suis pas restée à une maison et quelques cours de yoga. À un moment, Yoga Life est devenu Green Karma House, puis Green Karma Project, puis Karma House. Parce que si on commençait à parler de transformation, pourquoi s’arrêter à la pratique du yoga ? Pour moi, toutes ces dimensions faisaient aussi partie de la vie d’un yogi, bien au-delà de ce qui se passait sur le tapis. Je me suis mise à réfléchir à la manière d’intégrer l’alimentation, l’écologie, la consommation, le recyclage, le jardinage, la manière d’habiter, la vie communautaire et ce que chacun pouvait réellement modifier dans son quotidien. J’ai même retrouvé cette phrase écrite à la main dans mes archives : « What can you change in your everyday life to save the world? » Rien que ça. Je reconnais assez bien ma manière de fonctionner là-dedans : je commence avec une émission sur le yoga et, quelques dizaines de pages plus tard, j’essaie de sauver le monde.
Dix-sept ans plus tard
Et puis le dossier a disparu dans mes archives et la vie a continué. Je n’ai jamais produit Yoga Life, je n’ai jamais installé quatorze personnes dans ma guest house à Mysore pour observer ce que le yoga allait changer dans leur vie et je n’ai jamais eu Christy Turlington comme présentatrice de mon émission. J’ai poursuivi mon chemin dans le yoga.
Ce qui est assez étonnant, c’est qu’en 2017, huit ans après mon projet, une émission de téléréalité consacrée au monde du yoga a finalement vu le jour aux États-Unis. Yoga Girls, diffusée sur Z Living, suivait des professeurs de yoga à Los Angeles, entre pratique, ambitions professionnelles, réseaux sociaux et business. Le concept était très différent du mien.
Au fond, imaginer un reality show autour du yoga posait une contradiction presque insoluble. Et le fait que si peu d’émissions de ce type aient vu le jour depuis me ramène finalement à l’une des difficultés que j’avais déjà rencontrées en 2009 :
Comment construire un reality show autour du yoga quand on refuse précisément les mécanismes qui font habituellement fonctionner la téléréalité, comme la compétition, l’élimination, les gagnants et les perdants ?
Aujourd’hui, je me retrouve devant cette quantité impressionnante de papier, à essayer de comprendre ce que je vais garder et ce que je vais jeter. C’est une expérience assez étrange de retrouver le travail de celle que j’étais presque vingt ans auparavant. Je pourrais regarder tout cela en cherchant ce que j’avais « vu avant les autres ». Ce serait tentant. Il y a dans ces pages des choses qui semblent très actuelles : la transformation personnelle mise en scène, le wellness devenu une industrie, les professeurs transformés en personnalités publiques, le personal branding, les célébrités, les sponsors, les questions écologiques, la manière de transformer sa vie quotidienne.
Mais ce serait aussi réécrire 2009 avec les yeux de 2026. À cette époque, il fallait encore passer par quelques grandes portes pour toucher une audience immense : les chaînes, les producteurs, les magazines, les agents. Aujourd’hui, un.e professeur.e de yoga peut filmer une pratique en direct dans son salon, la publier quelques minutes plus tard et être regardée à l’autre bout du monde. Le monde a complètement changé, et le monde du yoga avec lui.
Mon Reality Show Yoga n’a finalement jamais vu le jour. Mais quand je regarde les réseaux sociaux aujourd’hui, je me dis qu’une partie de ce que j’imaginais en 2009 s’y déroule désormais tous les jours. Le yoga ne s’y montre plus seulement à travers une pratique ou des postures, mais à travers tout un mode de vie : ce que l’on mange, où l’on voyage, comment on habite, ce que l’on consomme, les retraites que l’on fait, les choix que l’on partage.
D’une certaine manière, la caméra de télévision que j’imaginais à l’époque a simplement été remplacée par nos téléphones.
Ce que je reconnais encore
Ce qui m’intéresse finalement le plus dans ces archives n’est pas de savoir si Yoga Life aurait marché. Je ne le saurai jamais. Ce qui m’intéresse, c’est de reconnaître dans ce projet des questions qui ne m’ont jamais vraiment quittée : comment transmettre le yoga sans le réduire aux postures ? Comment une pratique devient-elle quelque chose que l’on vit réellement ? Qu’est-ce qui se passe après une formation, une retraite ou une expérience très forte, quand on rentre chez soi et que la vie normale recommence ? Comment rendre le yoga accessible à davantage de personnes sans perdre ce qui fait sa profondeur ? Et comment utiliser les outils de son époque pour transmettre ? En 2009, pour moi, cet outil pouvait être la télévision. Aujourd’hui, ce sont d’autres outils. Mais je reconnais très bien la femme qui était assise quelque part en Inde avec toutes ses feuilles, ses recherches, ses idées et ses noms d’émissions improbables. Je reconnais aussi sa manière de commencer avec une idée relativement simple et de finir avec un projet immense. Ça, manifestement, n’a pas beaucoup changé.
Pourquoi j’ai gardé cette histoire
Je suis en train de vider énormément d’archives accumulées pendant plus de vingt ans. Je photographie, je trie, je relis, je sauvegarde ce qui compte et je jette beaucoup de papier. Ce dossier-là, je pouvais difficilement le jeter sans en garder l’histoire. Non pas parce que Yoga Life serait un projet que je voudrais ressortir aujourd’hui, mais parce qu’il raconte un moment très particulier de ma vie et aussi un moment particulier de l’histoire du yoga : un moment où le yoga devenait de plus en plus visible, commercial et médiatique, où les professeurs commençaient à devenir des personnalités, où les célébrités participaient à sa diffusion, où le yoga devenait une industrie tout en continuant à porter des discours sur le détachement, le seva, l’intégrité et la transformation intérieure.
Et moi, au milieu de tout cela, je cherchais comment faire un reality show sur le yoga sans perdre complètement le yoga en route.
Je trouve que c’était finalement une assez bonne question. Et je suis très contente d’avoir retrouvé ce dossier.
Même Kiss My Asanas!
Formez-vous à la Méthode AliaOm et approfondissez vos connaissances autour du Yoga et de la santé des femmes, à votre rythme et où que vous soyez.
Recevez mes news
Je partage sur Substack mes nouveaux articles, mes réflexions et les actualités d’AliaOm.









